Il y a quelques années ces textes ont été publié sur le site EpsyWeb; Albert OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb. Ils n'étaient pas destinés à un enseignement de la psychanalyse mais plutôt à sa transmission pour un public large, pour un lecteur averti et intéressé. Il s'agissait à l'époque de réunir des textes rigoureux sur le plan théorique et clinique, compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini, tournés vers l'actualité (politique, culturelle, cinématographique, sociétale), proposant une lecture des faits de société d'un point de vue de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN, à partir du concept de ce site, nous avions élaboré un projet pour le développer : augmenter le nombre de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc… ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon a estimé qu'il était cohérent de mettre sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont été rédigés par les membres de l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était intéressant que le lecteur connaisse le contexte de leur publication. Certains auteurs répondront peut être à vos questions. Nous verrons bien, en tout cas bonne lecture.
Bob SALZMANN

Bernard VANDERMERSCH
JACQUES LACAN, sa vie, son enseignement.

Si la psychanalyse, après plus de cent ans, reste une pratique vivante, on le doit pour beaucoup à Jacques Lacan. C'est lui qui l'a remise sur sa voie quand, dès avant la mort de son fondateur, l'ambition des analystes semblait surtout de s'intégrer aux institutions en place. C'est lui qui reconnut dans l'oeuvre de Freud "un fleuve de feu", et osa affirmer que le désir qui l'anime est la véritable boussole du psychanalyste. Il luttera toute sa vie contre la résistance à la découverte de l'inconscient jusque chez les psychanalystes eux-mêmes et rappellera à ces derniers que c'est d'abord à l'égard de la psychanalyse qu'ils sont responsables car sa fonction dans la société est irremplaçable.

Venir après Freud...
Jacques - Marie Lacan est né à Paris en 1901. Il fut élève brillant au collège Stanislas, puis étudiant en mèdecine. Ses intérêts éclectiques se portèrent en même temps vers la philosophie, les lettres, l'anthropologie, l'histoire, la linguistique, la logique. Pendant ses études de psychiatrie il fréquenta les surréalistes. Sa thèse parue en 1932 sur la psychose paranoïaque témoigne d'un travail et d'une érudition considérable mais aussi d'une indépendance de pensée solidement argumentée. Jacques Lacan, psychiatre, sera reconnu, non sans opposition, psychanalyste à la Société psychanalytique de Paris en 1938, Cette année-là, Freud, autorité incontestée du mouvement psychanalytique mondial, agé de 82 ans, malade, quittait Vienne, annexée par l'Allemagne nazie, pour émigrer en Angleterre où il devait mourir l'année suivante. Du fait de ces circonstances de temps (il n'aura pas l'occasion de rencontrer Freud avant sa mort) et de lieu (la France, tardivement conquise à la psychanalyse et non sans réticence), Lacan n'aura pas été dans l'entourage du fondateur. Il ne se prêtera pas pour autant au rêve du milieu psychanalytique français d'avant-guerre d'une psychanalyse nationale. Il avait d'ailleurs choisi pour analyste R. Loewenstein, psychanalyste venu d'Europe centrale et qui dut plus tard quitter la France pour les Etats-Unis.

Le refus de 1953.
Après la guerre, Lacan devint vite l'un des enseignants les plus écoutés de la Société. Le projet de création d'un Institut de psychanalyse, que ses promoteurs voulaient à l'image d'une faculté de mèdecine, délivrant des diplômes, fut à l'origine de la scission de 1953. Ce projet, inadapté à la transmission de la psychanalyse, lui donnait explicitement la neurobiologie pour idéal. Le voeu, légitime, de se faire reconnaître par les autorités n'était pas pour rien dans cette présentation médicale et aseptisée de la psychanalyse. Il s'agissait peut-être aussi de mettre au pas des enseignants trop populaires. Bien que président de la Société psychanalytique de Paris, Lacan démissionna en compagnie de quelques collègues parmi les plus brillants. Ils fondèrent la Société française de psychanalyse (SFP). La question de la formation devait cependant ressurgir.

L'excommunication de 1963.
Les membres de la nouvelle association se retrouvèrent exclus de l'Association psychanalytique internationale (IPA). Après une période heureuse et féconde, les élèves et collègues de Lacan souhaitèrent la réintégrer. Des tractations s'engagèrent au terme desquels il fut procédé à un troc: reconnaissance de la SFP en échange du renoncement de Lacan et Dolto à former des psychanalystes. Lacan compara cette mesure à l'excommunication dont Spinoza fut l'objet de la part de sa communauté. Elle eut lieu en hiver 63. Dès Janvier 64, grâce au soutien de C. Lévi-Strauss, Lacan reprenait son séminaire hebdomadaire (11ème année!).

L'Ecole freudienne.
Le 21 juin de la même année, il fondait seul l'Ecole freudienne de Paris (EFP). Quelques amis et élèves le suivirent en dépit des conditions. Son séminaire dura encore 14 ans continuant d'apporter des outils d'une grande efficacité comme les quatre discours, les formules de la sexuation ou les noeuds borroméens. La nouvelle école eut un succès inattendu (Elle fut à la fin la plus importante des associations françaises de psychanalystes). Il ne semble pas pourtant que malgré l'attention de Lacan à éviter les effets de groupe qu'il avait connus, les rapports entre les analystes de son école aient été à la hauteur de son travail. Sa maladie libéra une certaine agitation qui l'amena à dissoudre l'EFP (1980). Il mourut le 9 septembre 1981.

L'enseignement de Jacques Lacan.
Nous aborderons maintenant quelques points seulement de son enseignement considérable, parmi ceux qui ont été et sont encore les plus discutés.
Le style.
En 1966 parurent les Ecrits. Dans l'ouverture de ce recueil d'articles rédigés de 1936 à 1966 et, pour certains très remaniés, il dit explicitement vouloir " amener le lecteur à une conséquence où il lui faille mettre du sien " . En dépit des critiques et des railleries sur son style, ce fut un succès étonnant: plus de cinquante mille exemplaires pour l'édition courante (Roudinesco). Ces textes sont difficiles. Sans doute Lacan s'adresse-t-il à un lecteur qui accepte de chercher par lui-même les compléments de connaissances nécessaires pour le suivre. On peut également être dérouté par une construction qui n'est pas habituelle. Mais celui qui s'y engage découvre un véritable travail poétique où rien n'est jamais banal, convenu ou gratuit. Le style se plie à l'objet de la psychanalyse. Cet objet, l'objet cause du désir, est irréductible aux mots pour le dire comme il reste invisible dans les images séductrices qui lui donnent asile. Aussi Lacan procède-t-il comme dans une interprétation, où il ne s'agit pas de parler au moi pour qu'il comprenne (et, selon sa nature, se défende encore mieux ! ) mais à la "belle derrière les volets", le sujet de l'inconscient, dont l'existence est liée à cet objet. C'est pourquoi il a fustigé la négligence et la platitude de la plupart des traductions françaises de Freud qui visaient le sens (en l'édulcorant souvent) plutôt que le style.
Sa lutte contre la dégradation de la psychanalyse en psychologie du Moi.
Lors de son voyage aux Etats-Unis en 1909 Freud fut accueilli triomphalement. Il y eut sans doute malentendu. Plus tard, les psychanalystes d'Europe centrale qui fuyaient le nazisme, déplacèrent les instances dirigeantes vers l'Amérique. Peut-être la nécessité de s'adapter à la société américaine les conduisit à revendiquer pour but de la cure d'adapter le sujet à la société. La psychanalyse, réservée aux médecins, finit par se confondre pour le grand public avec la psychiatrie. Elle ne ressemblait guère à la peste que Freud, dit-on, croyait avoir apporté dans ses bagages. Progressivement et malgré des courants plus fidèles à la tradition (kleinisme) l'analyse du moi et de ses défenses (travail psychologique sur soi) prévalut sur celle de l'inconscient (art de l'interprétation). Cette option semble liée à la perte d'efficacité des interprétations constatée à partir des années 1920 (le complexe d'oedipe n'était plus une révélation!). En somme, se disait-on, puisque le ça reste sourd, occupons-nous du moi! En plus, à cette époque, Freud redéfinissait le moi comme l'instance régulatrice qui tente de concilier les appétits pulsionnels du ça avec les exigences morales du surmoi sans compter celles de la réalité. Cette situation inconfortable du moi suggéra sans doute à ces analystes pragmatiques de le renforcer.
Le stade du miroir.
Dès sa première intervention psychanalytique en 1936: Le stade du miroir, Lacan expose une thèse complètement nouvelle et subversive mais qui passa inaperçue: le moi, loin d'être autonome, est une identification à l'image du semblable et d'abord à l'image de son propre corps dans le miroir. Le moi existe parce que l'être humain en proie au narcissisme se prend pour une image ! Le prestige de cette image et la passion narcissique qu'elle suscite viennent de sa capacité à anticiper sur l'unification d'un corps immature encore incoordonné et morcelé. Cette image chérie marquera de sa structure rigide tout les identifications futures. On en voit le prix: c'est comme autre que je suis amené à connaître le monde et il en résulte une dimension paranoïaque normalement constituante du moi. Lacan du même coup montrait les limites de tous les systèmes qui en appellent à la (bonne) conscience du moi. Conséquence plus dure à admettre: les sentiments altruistes du philanthrope, du pédagogue ou du réformateur ne sont porteurs d'aucune promesse. En découvrant l'inconscient, Freud avait détrôné le moi de sa prétention à monopoliser la connaissance tout en maintenant l'illusion de sa permanence. Lacan en fait une fonction de méconnaissance. Bref, le moi est l'effet de l'aliénation, nécessaire sinon heureuse, de l'homme à une image qui chez lui fait sens.
Il y a de l'inconscient parce que l'être humain est pris dans le langage.
Mais il y a une autre aliénation, plus nécessaire et plus spécifique à l'homme : celle qui l'assujettit au langage. Avant même de naître il est déjà parlé et situé dans une culture, une histoire et tout un champ de désirs plus ou moins compatibles. Il en résulte une véritable colonisation de son corps par le langage: en permanence, et jusque dans son sommeil, ça pense. Ca pense le plus souvent sous forme d'images, presque, mais pas complètement, réductibles à des unités de langage articulées. D'où me viennent donc ces pensées que, normalement, je considère comme venant de moi, même si parfois elles me semblent bizarres ou choquantes? Lacan pose l'hypothèse que ces pensées viennent au sujet d'un lieu qu'il appelle l'Autre (avec un grand A pour le distinguer d'autrui, mon semblable, celui qui est fait à mon image). En ce lieu, fait de tout ce savoir qui concerne le sujet, ça parle. Ca parle de désirs inconscients, c'est-à-dire de désirs en souffrance, refoulés, orphelins. Comme si le sujet de ces désirs n'était pas encore venu. En attendant ce Godot le symptôme, qui est comme une écriture cryptée de ces désirs, est voué à la répétition. C'est donc le devoir du sujet de venir à être. " Où C'était, Je dois advenir" disait Freud, définissant ainsi la tâche civilisatrice de la psychanalyse.
L'éthique de la psychanalyse.
Lacan en déduira logiquement l'éthique de la psychanalyse: " La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c'est d'avoir cédé sur son désir ". Les meilleures raisons, et le fait même que c'est inévitable, n'y changent rien. Freud estimait effectivement que le sentiment de culpabilité provenait des désirs interdits de nature oedipienne: meurtre du père, inceste avec la mère, sur lesquels l'enfant avait du céder et qui persistaient refoulés pour constituer le complexe d'OEdipe. La culpabilité, chez "l'homme du commun", est le reflet de sa haine inconsciente pour le père, séquelle de ce refoulement. C'est ainsi qu'elle se met tout naturellement au service de l'éducation. L'ennui est que cette trahison, inévitable, de son désir a pour effet de rejeter l'homme ordinaire vers les biens reconnus par la société mais sans la boussole qui lui permettrait de s'y orienter. Lacan oppose à l'homme du commun la figure du "héros". Celui-là s'avance dans la zone située au delà de la limite du bien défini par le père. Ayant consenti par avance à son anéantissement, tragique ou comique, il va au terme de son voeu. Bien sûr en chacun de nous il y a la voie tracée pour le héros mais c'est comme homme du commun que nous y cheminons. Dès lors comment s'orienter ? Lacan, à rebours du discours économique dominant, nous donne cette définition en quelque sorte négative du bien: " il n'y a pas d'autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l'accès au désir ".
L'objet a.
En effet, pour ne pas céder sur son désir le sujet a en revanche quelque chose à lâcher quant à sa passion d'être. (Remarquons en passant que c'est le langage qui donne au sujet l'illusion d'un être vis-à-vis duquel d'ailleurs il est toujours un peu défaillant, d'où sa déprime habituelle). La psychanalyse ne propose pas "d'être soi-même" pas plus que d'être ce qui manque à l'Autre. Cet être imaginaire il faut en faire le deuil. L'enfant fait un jour l'expérience douloureuse de ne pouvoir éteindre la nostalgie de sa mère pour un objet qui est au-delà de lui-même, qu'il n'est pas et ne peut pas être. Ce deuil est l'occasion pour l'enfant de substituer en urgence à cet être manquant une sorte d'Ersatz. Un morceau se détache de l'image du corps érotique pour constituer l'objet qui va dès lors causer spécifiquement son désir, l'objet dit par Lacan objet a. Ce morceau est déjà là, ready-made: c'est l'objet auquel il est déjà fixé par la pulsion qui l'excite. Le sujet, qui n'existait pas vraiment jusque là, se fait être lui-même dans son fantasme cet objet: sein, merde, regard, voix, pour les plus emblématiques. (Traduire: se faire sucer, chier, voir, entendre etc...)
L'angoisse fidèle compagne du sujet.
Plus tard, le dévoilement de cet objet refoulé, cédé pour pallier le manque d'être du sujet, suscitera son angoisse. Celle-ci est donc loin d'être uniquement un symptôme morbide. Elle est la compagne inséparable du désir. Elle est le signal, dans notre corps, de cet appel du désir venant de l'inconscient, d'un lieu Autre. Que ce signal vienne de l'Autre fait qu'on croit volontiers qu'un autre en sait plus que soi sur son désir. Cela, qui est à l'origine du transfert, permet sans doute la pratique de la psychanalyse. Cela explique aussi malheureusement le succès social de ceux qui occupent cette place de "l'Autre qui sait" pour exercer leur pouvoir de suggestion. Quand on lit certains ouvrages de l'époque promettant, à la fin d'une analyse réussie, le bonheur dans une relation sexuelle faite d'oblativité, on peut mesurer le type de dévoiement contre lequel Lacan eut à lutter. Ce style, qui a disparu des ouvrages psychanalytiques, reste florissant dans bien des programmes psychothérapiques. Il n'est pas celui de l'analyse.
" Il n'y a pas de rapport sexuel " , dit Lacan.
Qu'est-ce que cela veut dire? Bien sûr les êtres humains prennent leur plaisir, avec plus ou moins de réussite, dans des relations dites sexuelles. Le moins qu'on puisse dire est que les objets de ces relations sont d'une grande variété (hétéro, homo, enfant, fétiches divers etc... ). Même à se limiter aux-dits hétérosexuels, il est clair que tout homme ne convient pas à toute femme et réciproquement. Il est impossible d'écrire logiquement une relation entre l'ensemble des hommes et l'ensemble des femmes, relation qui vaudrait pour chaque élément des deux ensembles. Cela tient à ce que ni les hommes ni les femmes n'ont de rapport avec l'autre sexe. L'objet qui cause effectivement leur désir reste voilé et le sujet n'a de rapport qu'avec une image châtrée de cet objet. Cette image doit sa valeur au symbole qu'elle représente : le phallus. Mais, comme on le verra, chacun des partenaires a un rapport différent au phallus. Ce phallus, c'est donc à juste titre qu'il est rendu responsable du défaut de rapport entre hommes et femmes. L'erreur de ceux ou celles qui le dénoncent est de le confondre avec le pénis, organe de la copulation.
La castration n'est ni imaginaire, ni bien sûr réelle mais symbolique.
Certes, c'est aux dépends du pénis, ou plutôt au prix du renoncement à sa maîtrise, que cet organe peut être "élevé" au titre de symbole de la jouissance dont le sujet sera dès lors esclave. Cette opération normative de la vie sexuelle est ce qu'on appelle la castration. Elle laisse à chacun le choix entre l'avoir ou l'être (le symbole, le semblant et non l'organe). Ainsi l'homme n'est pas homme sans avoir le phallus - d'où son inquiétude sur sa virilité - tandis qu'une femme, qui elle est femme sans l'avoir, cherche chez les autres le modèle de sa propre féminité pour faire semblant de l'être. Cependant, derrière cette comédie phallique, l'homme vise dans une femme l'objet de son désir dont généralement il ne sait pas grand chose et qu'une femme, plus au fait de ce qu'elle cherche: le phallus, peut dépasser sa frustration mais c'est au prix de rencontrer la castration par l'intermédiaire de son partenaire.
Peut-on se passer du Père?
La révolte contre le Père ne semble pas injustifiée: l'ordre qu'il met en place et qui repose sur la castration est, on vient de le voir, inégalitaire (même entre les frères, un seul a sa bénédiction). Elle est toutefois dangereuse car elle est un appel à un maître plus puissant, capable de traiter de façon plus égale tous ses sujets. La mort, mais aussi l'objet de consommation se proposent dans ce rôle. D'autre part, le Père en donnant au désir de la mère un sens sexuel permet sans doute d'échapper à la psychose, mais c'est au prix du symptôme névrotique ou pervers. Aussi Lacan s'est-il interrogé sur la question de savoir si l'on pouvait, sans aller au pire, se passer de cette référence: l'oedipe, c'est-à-dire le culte du Père, est-il nécessaire ou contingent ? La dernière présentation de la structure du sujet sous la forme du noeud borroméen (sorte de trinité laïque : réel, symbolique et imaginaire) a sans doute permis de poser le problème d'une façon originale et rigoureuse, quoique sans plus de garantie. Sa mort mit un terme à sa recherche et laisse à ceux qui sont sensibles à ces enjeux la tâche de poursuivre.