Il y a quelques années ces textes ont été publié sur le site EpsyWeb; Albert OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb. Ils n'étaient pas destinés à un enseignement de la psychanalyse mais plutôt à sa transmission pour un public large, pour un lecteur averti et intéressé. Il s'agissait à l'époque de réunir des textes rigoureux sur le plan théorique et clinique, compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini, tournés vers l'actualité (politique, culturelle, cinématographique, sociétale), proposant une lecture des faits de société d'un point de vue de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN, à partir du concept de ce site, nous avions élaboré un projet pour le développer : augmenter le nombre de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc… ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon a estimé qu'il était cohérent de mettre sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont été rédigés par les membres de l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était intéressant que le lecteur connaisse le contexte de leur publication. Certains auteurs répondront peut être à vos questions. Nous verrons bien, en tout cas bonne lecture.
Bob SALZMANN

Série : MAMAN J'AI PEUR.
Par Denise VINCENT


1. La propreté

Numéro 1. Pipi au lit.
Il y a notablement plus de garçons que de filles qui font encore pipi au lit la nuit au delà de deux ans et demi. Il y plusieurs raisons à cela mais une des plus fréquentes est que les mères sollicitent leur fils à contre temps. Beaucoup de mamans ne savent pas distinguer dans les trémoussements de leur petit garçon ce qui tient à son envie réelle de faire pipi et ce qui tient à l'excitation qu'il éprouve quand il est en état d'érection. Ce qui fait le malentendu est qu'un garçon jusque vers quinze ou vingt mois peut pisser en état d'érection. Il n'est pas rare que le bébé que sa mère est en train de changer arrose copieusement sa mère de son jet d'urine avec une verge raide. Après vingt mois - c'est purement physiologique et fait partie du développement génito-urinaire du petit garçon- la fonction érectile du pénis et sa fonction urétrale ne sont plus concomitantes. Le garçon ne peut plus pisser en état d'érection. Si la mère le sollicite donc à contre temps, le petit ne va plus s'y reconnaître. Cela peut favoriser son excitation; il veut que sa mère manipule son pénis mais il est hors d'état de pisser. La mère s'énerve, imaginant qu'il y met de la mauvaise volonté. Ce petit jeu, l'enfant le répète dans ses rêves et il pisse dans son sommeil.
Comment arrêter ce malentendu et cette relation de conflit ? En expliquant à l'enfant ce que c'est qu'une érection, quelle en est la double fonction jouissive et féconde et pas seulement urétrale. Son pénis n'est pas seulement un fait-pipi mais ce qui lui permettra d'être comme papa, d'avoir plus tard une femme de son âge et de devenir un papa. Un enfant qui fait pipi au lit est un enfant qu'on n'a pas su mettre dans la perspective de devenir grand. C'est un enfant qui est tenu en état de dépendance par sa mère qui tient à ce que tout passe par elle. La meilleure façon d'arrêter le cycle infernal des menaces et des promesses de récompenses est de le rendre parfaitement autonome, avec le pot près du lit, la lampe de chevet à portée de main, des couches faciles à mettre et à enlever seul. Il existe maintenant des couches-culottes jetables dans le commerce.
Les filles énurétiques sont dans une situation un peu différente ; Elles possèdent aussi un organe érectile, la masturbation les met aussi en état d'excitation qui peut se conclure par une miction. La petite fille qui se masturbe dans un demi-sommeil n'en est pas tout à fait consciente. Elle peut être grandement soulagée dans ses rêveries assez envieuses vis à vis du garçon si elle peut entendre de la bouche de sa mère ce qu'elle peut attendre de la jouissance sexuelle. Une mère frigide aura beaucoup de mal à se montrer rassurante dans ce domaine. On reste toujours confondu de l'ignorance où une petite fille peut avoir été laissée par sa mère. Certaines n'hésitent pas à faire complaisamment le récit circonstancié de leur long accouchement et font beaucoup moins aisément allusion à ce qui peut faire pour une femme le bonheur de l'existence. J'ai connu une jeune fille névrosée qui imaginait que la scène sexuelle à l'origine de sa propre naissance avait duré des heures qui avait obligé sa mère à endurer des douleurs abdominales, confondant par là scène sexuelle et récit de son accouchement longuement détaillé. Il est évident que sa mère n'avait guère aimé sa vie de femme.
Certaines petites filles gardent longtemps rancune à leur mère ou à leur père de ne pas les avoir fait naître garçon. Elles revendiquent agressivement de se conduire comme un petit mâle et se refusent à toute coquetterie féminine. L'énurésie petit être une façon de se complaire masochistement dans une opposition à toute séduction et pour cela la petite fille préfère le mijotement régressif dans ses urines à ce qui pourrait être interprété comme désir de plaire. Il ne leur a pas été proposé d'image féminine à laquelle elle puisse se référer ou, au contraire, elles ont pris en horreur la féminité ostentatoire de leur mère. Il arrive aussi que (les filles très exposées aux désirs incestueux ou pédophiles de leurs proches se protègent en refusant de se laver et préfèrent répandre une odeur d'urine pour les tenir à distance. C'est le moyen qu'avait trouvé une adolescente dont les deux aînées avaient subi les assauts d'un père alcoolique et violent.
Pour toutes ces raisons, il est préférable de consulter un service de psychologie plutôt que de laisser se prolonger des attitudes qui masquent souvent des souffrances réelles, quand l'énurésie se prolonge au delà de six ans.

Numéro 2. Le devenir des crottes
De quoi l'enfant a-t-il peur ? L'enfant, plus que les adultes est sensible au bruit. Le bruit de l'aspirateur qui empêche sa mère d'entendre ses appels, le bruit de la chasse d'eau qui entraîne ce qu'il vient de produire et qui dans un tourbillon fait disparaître ce qui l'instant d'avant faisait partie de son corps.
A ce propos je vais vous raconter la consultation d'une jeune mère avec son fils de trois ans. C'est l'école qui l'avait adressée au CMPP (Centre Médico Psycho Pédagogique). Au moment de la rentrée l'enfant avait refusé de se mêler aux autres enfants, dans la classe des petits de l'école maternelle. Il était entré dans une rage folle, se roulant par terre, poussant des hurlements en refusant d'être séparé de sa mère. Elle ne l'avait jamais confié à qui que ce soit auparavant. Elle était provinciale se sentait très isolée en région parisienne et ne s'était liée avec personne. Avec son travail, qu'elle avait quitté à la naissance de l'enfant, elle avait perdu son dernier lien à l'extérieur. L'enfant répétait ses crises d'angoisse dès qu'un étranger lui adressait la parole, aussi bien en pleine rue qu'au supermarché à la grande confusion de sa mère silencieuse et discrète.
L'enfant était venu avec sa mère et, chose curieuse, dès l'entrée dans mon bureau il nous avait superbement ignorées, sa mère et moi, et il s'était apparemment absorbé dans les jeux mis à sa disposition. J'avais pris la précaution de lui dire : "Tu es là pour écouter ce que dit maman et nous ne parlerons que lorsque tu le voudras". Sa mère ne tarda pas à me faire comprendre que les difficultés apparaissaient chaque fois que l'enfant avait besoin de faire pipi. Il n'était pas question qu'il opère devant qui que ce soit. J'expliquais tranquillement à sa mère qu'il fallait le laisser se débrouiller tout seul avec des culottes à élastiques faciles à baisser et renoncer à organiser un rituel à heures fixes. Je vis ce petit garçon lever la tête et m'observer du coin de l'oeil. Je poussais mon investigation un peu plus loin et je compris que ce petit garçon était contraint de s'asseoir sur le pot alors qu'il était sûrement capable d'uriner debout. Je m'adressais alors directement à l'enfant et lui demandais s'il savait ce que devenaient ses crottes quand sa mère s'en emparait. Et devant son regard interrogateur et attentif, je recommandais que ce soit lui qui vide le pot dans la cuvette des wc et qu'il appuie lui-même sur le levier de la chasse d'eau et j'ajoutais "les crottes ça ne sert à rien ni à personne et ça part dans les égouts"
Je n'entendis plus parler de ce petit garçon ni de sa mère dans les semaines qui suivirent. Puis un jour, à l'heure du déjeuner on vint me signaler qu'un pompier en uniforme désirait me parler. Ce très jeune homme, rose de timidité était chargé d'un message par sa femme. Elle avait suivi à la lettre mes indications au sujet de leur fils et me remerciait de tout coeur. L'enfant avait cessé toute crise d'angoisse, il avait fait sa rentrée avec quelques retards. Quant à elle, elle avait repris son travail.
Renseignements pris à l'école, l'enfant s'adaptait bien dans sa classe et ne posait aucun problème particulier.

2. La sexualité

La chambre des parents

Maman, j'ai peur... Quel est l'enfant, qui au seuil de la chambre à coucher parentale, n'a pas marqué un temps d'arrêt, n'a pas écarquillé les yeux, tendu l'oreille de toute son attention, alors que dans le désordre des draps froissés, il n'y a rien à voir, les parents dorment.
L'enfant reste interdit, dit-on. Cette expression dans notre langue dit bien à quoi réfère ce temps d'arrêt sur le seuil, l'enfant sait qu'il ne peut le franchir qu'à cette condition justement, qu'on l'y autorise. Ce que l'enfant signale en disant "maman, j'ai peur" c'est sa présence et qu'il préfère ne pas voir. Il sait les relations intimes qui existent entre ses parents. L'interdit oedipien est venu marquer la frontière d'un lieu, disons le lit des parents, qu'il convient de contourner. Un petit garçon comme une petite fille a eu un lien très charnel à sa mère dans sa petite enfance et une prise de distance est devenue possible à partir du moment où ce lien charnel a fait place à une relation de paroles qui a exprimé autrement la tendresse et a facilité l'autonomie de l'enfant. Tout le monde sait les inconvénients pour l'enfant de rester trop longtemps couvé par sa mère. Freud a montré les conséquences névrotiques de cette relation de serre chaude et la nécessité de la venue d'une tierce personne pour mettre un peu d'ordre là dedans. La tierce personne, dans nos sociétés patriarcales, est le père.
Ceci n'empêche pas que les ébats des parents sont au fondement de la curiosité de l'enfant. Il est plutôt rare que les parents exhibent leur ébats devant leur enfant et la scène primitive est en général une scène qui ne donne rien à voir. Le plus souvent la scène est imaginée, reconstituée par l'enfant à partir de ce qui a dérangé son sommeil : soupirs, chuchotements, halètements, plaintes jouissives. Toutes ces manifestations de jouissance du couple permettent à l'enfant de saisir qu'il se passe quelque chose d'essentiel pour eux.
L'enfant reste silencieux au fond de son lit, l'obscurité est nécessaire pour que cette scène se projette sur l'écran de son fantasme. Il peut en ressentir de l'angoisse s'il se vit comme exclu. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que s'il appelle ou pleure c'est dans l'intention jalouse de déranger ses parents et de contester leur intimité. Le plus souvent il a déjà parfaitement intégré la scène.
Il arrive qu'il participe activement à ce qu'il entend par la projection fantasmatique de l'image de son propre corps. L'enfant se masturbe et peut s'imaginer acteur de la scène sexuelle parentale - soit dans un rôle actif où il fait jouir la mère - soit dans un rôle passif où il jouit comme la mère. Cette activité onirique va marquer la future génitalité. Une vie sexuelle heureuse de ses deux parents est évidemment un atout pour sa vie sexuelle à venir.
Par contre, si la scène est violente, si les parents ne se manifestent pas dans la vie courante une bienveillance partagée l'un pour l'autre, le petit enfant est pris à témoin d'une scène incompréhensible où il ne trouve aucun recours. Il ne peut abaisser sa tension psychique et il reste une partie de la nuit, l'oreille aux aguets, l'oeil écarquillé dans la nuit, comme s'il voulait percer le secret de ce rituel de la chambre à coucher. Il ne peut métaboliser la scène entendue ; il ne peut la situer par rapport à son propre corps et ce blocage physiologique peut anticiper sur les troubles sexuels à venir.
On peut dire, d'une certaine façon, que le sujet puise son énergie sexuelle dans ce qu'il aura perçu de la scène primitive quand il était enfant.
Je saisis sur le vif une illustration de ce que j'essaie de faire entendre à des parents de bonne volonté.
César est un petit garçon de trois ans et demi qui vient en troisième dans une famille, après une soeur et un frère. Il est délicieusement "petit dernier", vif, parfois capricieux, rarement froussard. Cependant il a peur des chiens dont il redoute les évolutions imprévisibles. César est venu se glisser dans le lit de ses parents à six heures du matin. Sa mère ensommeillée lui a dit : "mets-toi là et ne bouge plus". Il est près d'elle et n'arrive pas à dormir, il remue. Son père ouvre un oeil à son tour et lui dit "qu'est-ce que tu fais ici ?" "Elle veut que je me mette là" répond César en pointant un doigt sur sa mère. On entend dans ce "elle" pour désigner sa mère la provocation de l'enfant qui se situe apparemment d'égal à égal dans la rivalité à son père. Sa mère est "elle" pour eux deux. Quand j'étais enfant on me disait "on ne doit pas dire elle en parlant de sa maman". On voit que ce n'était pas si bête. Et il y a aussi cette reprise des termes mêmes de la mère qui a cautionné l'intrusion de César dans le domaine parental et qui fait que la volonté maternelle est invoquée contre la volonté paternelle.
Cette prise de terrain est le lieu de la mise en place d'une frontière. Ce qu'on appelle l'interdit oedipien se joue dans le langage et un enfant de trois ans et demi est déjà un redoutable dialecticien. C'est ce qui fait l'effet comique de ses réparties. Mais en rire ne doit pas faire oublier que pour l'aider à reconnaître un interdit qui serait explicitement "le corps de ta mère ne t'appartiens pas, seul ton père peut le posséder" (mais peut-on dire une chose pareille ?), mieux vaut s'en tenir à des messages clairs, à des directives non équivoques concernant l'accès au lit de ses parents, dès la quatrième année.

La chambre des parents, numéro 2
Je reviens à cet enfant interdit sur le seuil de la chambre des parents, dont je vous ai parlé la dernière fois, interdit au sens de sidérer et aussi au sens où c'est un enfant qui a pris acte du fait que ses parents tiennent à leur intimité conjugale nocturne. Papa a des droits sur Maman, qu'il ne partage pas avec ses enfants. Ce cas de figure est pendant un certain temps un cas théorique. Les enfants font tous les franchissements de ce seuil possibles et imaginables. Il y a les câlins du soir supplémentaires, les sarabandes du dimanche matin, les petits chagrins et les bobos à consoler, les cauchemars qui ont réveillé l'enfant en pleurs, mais il n'en reste pas moins qu'un moment vient, et je l'ai dit qui se situerait au cours de la quatrième année, où l'enfant doit comprendre qu'il n'a pas à outrepasser les consignes. L'enfant, qui reste locataire régulier du lit conjugal, est celui qui sait pertinemment qu'il ne s'y passe plus rien et qui vient le vérifier. Ce n'est pas le meilleur des cas. Sachez que le père imaginaire, celui que l'enfant imagine, faute d'un père qui joue son rôle de père puissant auprès de la mère, est infiniment plus angoissant et dangereux que celui qui a besogné la mère...
Je vais vous parler de Céline, qui a un père proche de la quarantaine, une mère de dix ans plus jeune, alors qu'elle a quatre ans et est fille unique. C'est une très jolie petite fille, grande pour son âge et intelligente. Ses parents sont venus consulter sur le conseil de la directrice de l'école maternelle. Elle est devenue très instable, elle a un comportement imprévisible et grimaçant, son langage est diffluent depuis quelques mois. Elle se mouille encore nuit. En classe, elle crie et refuse d'obéir. Elle manque de repère, elle ne sait pas son âge, dit qu'elle ne s'appelle pas Céline mais Pépito, personnage d'une image publicitaire, ou Cédric, nom d'un petit garçon de sa classe qu'elle aime bien. Elle passe sans cesse d'une activité à une autre. Cette petite fille passe dix heures par jour à l'école et a connu les mêmes horaires à la crèche. Elle est en moyenne section de maternelle.
Sa mère semble inquiète mais reste sur la réserve, elle n'est pas très liante. Elle a peur d'être jugée, l'école a sans doute été assez culpabilisante. Elle s'implique cependant, elle dit qu'elle a été une petite dernière après un frère et une soeur beaucoup plus âgée qu'elle et a été très gâtée. Peut être est-elle trop proche de sa fille pour retrouver cette relation qu'elle avait à sa mère à elle...
Effectivement elle s'interpose dans les échanges que je tente avec Céline, fournissant des explications rationnelles devant l'abondance des fantasmes de sa fille. Il me faut user de beaucoup de diplomatie pour qu'elle consente à ce que je rencontre sa fille en dehors de sa présence.
Céline parle de bébés et déclare qu'elle a des bébés dans le ventre. A ma question " Tu aimerais avoir un petit frère ou une petite soeur ? " elle répond fermement qu'elle préfère les bébés et qu'elle veut les faire elle-même. Ce qu'elle semble vouloir éviter est que son père et sa mère fassent les bébés ensemble.
La mère, conviée à parler sans Céline, explique que depuis l'été dernier Céline couche à nouveau dans la chambre de ses parents. Son père fait des travaux dans le grenier, où il crée deux nouvelles chambres et la chambre de Céline sert de débarras en attendant. Le père est énervé, l'instabilité de sa fille l'agace. Il l'expédie dans le jardin. Nous convenons que Céline ne va pas bien et qu'elle a besoin d'être aidée. Elle viendra une fois par semaine à la consultation.
Céline dessine volontiers et commente facilement ce qu'elle produit : des animaux sauvages ou des formes stylisées qu'elle appelle vagues, tourbillons, chemins ou fumées. Le plus remarquable est qu'elle évoque un être vivant avec un morceau de son corps : une queue de cheval, une tête de lion. Elle fabrique aussi des monstres de son invention moitié lion, moitié escargot, elle dessine un bonhomme puis déclare : " C'est un cochon. C'est un bonhomme qui fait des bêtises ". Elle tient à montrer qu'elle sait écrire des lettres. Elle m'explique aussi " je vais te faire les signes de chaque enfant de la classe ". Je reconnais là une méthode de l'école, conforme aux directives pédagogiques d'initiation à la lecture, qui montre l'arbitraire du signe et prépare les enfants au graphisme. Ces directives sont très astucieuses, mais pour un enfant en difficultés elles sont détournées de leur but en redoublant l'effet de sens. Le vocabulaire convenu utilise les termes de vagues, tourbillons, etc... qui met l'accent sur la forme, mais Céline en fait le matériel de ses fantasmes. Un enfant, qui pour toutes sortes de raisons n'a pas franchi l'oedipe, n'a pas été mis à distances du lit de ses parents ne peut pas consentir à l'abstraction du signe. Il injecte du sens, et le sens est, comme nous le savons toujours sexuel. Son angoisse à assister aux ébats nocturnes des parents trouve à s'exprimer dans le matériel proposé à l'école, dont elle est véritablement obsédée.
Elle entend souvent dire qu'elle est grande pour son âge et sa mère, par son attitude trop proche de sa fille, favorise leur jumelage. Les lettres qu'elle écrivait correctement au début du trimestre, n'ont plus d'orientation correcte haut et bas, droite et gauche. Elles sont en miroir précisément comme Céline est en miroir avec sa mère. Elles ont pris des contours imprécis, comme si l'image du corps de Céline et l'image du corps de la lettre avaient pris ce côté déprimé, flagada...
Elle parle de son père qui scie le grenier en deux et qui fait du ciment, et elle ajoute " il ne peut plus marcher " ce qui me semble assez énigmatique. Sa mère m'explique alors, au cours d'un entretien, que son mari a été licencié il y a quelques mois et qu'il fait des travaux dans leur pavillon en attendant de trouver du travail. Je comprends, à ce moment, que le mot licenciement, prononcé avec beaucoup de réticence par les parents, a à voir avec le ciment. Et le " il ne peut plus marcher " en est la représentation pour Céline qui sait que son père ne va plus travailler et ne sort plus de chez lui. Elle devine aussi la dépression du père, qui ne veut pas qu'on en parle. Cela me permet un décryptage de ce que dessine Céline : un toit triangulaire d'une maison sciée en deux parties. Dans la partie de droite, le père représenté verticalement avec un bras très grand dans la direction des deux femmes, sa mère et elle, en position allongée, dans la partie gauche du toit. Nous voyons comment le mot licenciement, dont elle ne comprend pas clairement le sens, se décompose en un certain nombre de signifiants dont les plus évidents sont le lit, la scie, le ciment et quelque chose qui a à voir avec l'empêchement du père " qui ne peut plus marcher ". Elle ressent l'inquiétude du père et s'offre imaginairement à sa jouissance dans la position horizontale du petit personnage qui la représente.
Céline commence à pouvoir parler de ses cauchemars. Jusque-là, elle se réveillait en pleurs et ne s'en souvenait plus au réveil. Elle parle d'incendie, de feu, de fumée, qui disent en même temps son angoisse et ses ardeurs incendiaires et incestueuses de petite fille prise à témoin de la scène sexuelle. Les travaux se terminent, Céline réintègre sa chambre, ce qui ne va pas sans quelques allers et retours dans la chambre des parents. Elle déclare : " dans le lit je vais au milieu ". Fantasmatiquement elle neutralise ses parents. Elle se situe comme phallique, belle plante triomphante de son papa, elle dessine sa petite maison comme une sorte de clocher au sommet de laquelle est une grosse marguerite donnée par son papa... Elle dessine aussi une maison plus grande, avec beaucoup de tourbillons rouges autour, qui évoquent l'incendie et elle commente " quand je dormais avec mes parents ". Il s'agit maintenant de fantasmes et non plus d'un réel insupportable. " Les cauchemars se situent, dit-elle de l'autre côté de la porte ".

Cousins, cousines
Les parents sont assez décontenancés quand ils découvrent que les enfants entre eux se livrent à un certain nombre d'investigations sexuelles. Ils ont oublié bien souvent qu'ils s'y sont livrés de la même manière au même âge. Pourquoi l'ont-ils oublié ? Parce que précisément leur curiosité infantile une fois assouvie, cette expérience qui porte sur le sexe de l'autre, de l'autre du sexe opposé a été plus ou moins interrompue ou interdite et cette curiosité a cédé au refoulement.
Nelly est une petite fille vive et curieuse qui vient juste d'avoir quatre ans. Elle passe ses vacances dans la maison de ses parents à la campagne et elle n'a pas dans le voisinage immédiat de petites amies de son âge. Elle rencontre donc des petits garçons un peu plus âgés qu'elle, ses petits cousins et loin de s'en plaindre, elle est très fière d'être acceptée par eux. Elle leur manifeste une admiration flatteuse, ce qui ne l'empêche pas de faire preuve d'initiative dans leurs jeux. Les parents de Nelly ont la surprise de découvrir qu'à trois reprises va se répéter un même scénario, avec trois petits garçons différents, dont elle doit bien être l'initiatrice puisqu'il est semblable. Ils s'enferment dans sa chambre, se déshabillent tous deux et se glissent dans son lit à elle et "on joue". Un adulte survient, le cousin, rouge de confusion, sort des draps précipitamment et enfile son slip pour camoufler un sexe en état d'érection. Nelly beaucoup moins embarrassée, rose de plaisir, déclare en guise d'explication : "on joue".
S'agit-il pour elle d'un jeu obsédant qui nécessiterait pour elle de recommencer l'expérience sans fin ?... Pas du tout. Ce jeu durera un certain temps et s'arrêtera une fois sa curiosité et l'assurance de l'étendue de son pouvoir satisfaites. Les garçons s'offriront à cette curiosité active et oseront ou n'oseront pas une investigation tactile. Bien entendu ce genre d'expérience peut être faite entre frère et soeur et reste innocente si la différence d'âge reste inférieure à deux ou trois ans. Il ne faut pas que l'écart d'âge soit trop grand parce qu'il peut y avoir véritablement séduction et abus de pouvoir.
Ces jeux qui sont la manifestation d'un désir de savoir rencontrent naturellement leur limite. Mais il arrive que la rivalité entre les deux acteurs, le frère et la soeur, le cousin et la cousine, fasse que le jeu révèle une grande agressivité sous-jacente. C'est le cas de Célia qui est l'aînée de deux frères et qui a cinq ans. Elle se livrait à ce jeu d'investigation avec son frère cadet de trois ans, au petit matin alors que toute la maisonnée était encore endormie, quand les parents ont été réveillés par les hurlements du cadet. Elle venait de lui mordre le sexe d'une manière cruelle. Célia était visiblement très contrite et malheureuse. Elle ne savait pas très bien ce qui lui avait pris. Il est important pour le comprendre de savoir que dans le même temps sa maman nourrissait au sein le deuxième petit frère. La jalousie de Célia avait pris ce chemin détourné. Elle enviait agressivement l'instrument érectile de ses deux frères dont elle était privée. Cette envie en réveillait une autre plus ancienne, celle du nourrissage qu'elle avait connu. Ca ne l'empêchait nullement d'être une petite fille intelligente et précoce, tout à fait protectrice et aimante avec ses deux cadets.
Les parents n'ont pas à se montrer particulièrement culpabilisants et sévères. L'enfant sait très bien quand il est dans le domaine des jeux interdits et il en est d'autres où les parents ont aussi à se montrer vigilants. Les petites filles comme les petits garçons savent que la verge est un organe érectile et leur père a à modérer leurs transports quand leur enfant les chevauche avec un peu trop de hardiesse. Les pères qui ferment les yeux sur les effets de ces jeux agités et violents de leur enfant sur leurs genoux doivent savoir ce qu'ils font. Il est préférable d'établir des limites nettes sans trop de complaisance. Les jeux sexuels entre enfants se prolongent quand les parents n'ont pas su établir une relation chaste avec eux.
Il paraît important de parler de ces limites au moment où se fait une véritable chasse aux sorcières dans le milieu scolaire à propos de ces jeux qui tournent mal des enfants entre eux. Si ces jeux tournent mal, cela tient au fait que certains enfants ne trouvent pas dans leur milieu familial un soutien et un cadre suffisant pour que s'établisse la différence entre les jeux d'investigation sexuelle transitoires et les goûts pédophiles de certains adultes.

Plus tard, j'épouserai Maman
La difficulté pour le petit enfant est de formuler sa question. Une fois la question posée, il en connaît la réponse, mais il est heureux et rassuré d'être accompagné dans cette découverte. Si ses parents sont disponibles, il lui sera facile de trouver la bonne formulation à propos des petits événements de son existence qui peuvent lui causer quelque inquiétude. Prendre la parole suffit la plupart du temps à lui apporter l'apaisement.
Une petite fille, nous l'appellerons Agathe, dessine devant moi un personnage qui la représente et dont elle me dit "je peux pas te dire son nom". Comme je prends l'air étonné, elle me dit "c'est une fille qui a des cheveux sur les pieds". Je demande. "Alors, c'est une petite fille singe ?" Elle dit "non, je suis Sagittaire, c'est moi". J'entends qu'il faut taire quelque chose mais je ne sais pas pourquoi ce serait son nom. Elle m'explique "quand on est sagittaire on a du poil aux pieds". Je dis en riant. "Tu as du poil aux pieds ?" "Non, ils sont doux". Je lui fais remarquer que cette petite fille dessinée, au lieu d'avoir des mains, a des formes rondes comme des paquets de ballons. Je lui propose "cette petite fille croyait peut-être qu'elle avait le ballon dans le ventre" et elle répond "lui, et elle les a tous jetés". Elle ajoute alors sur son dessin un envol de ballons tout autour de ce petit personnage. Agathe a quatre ans et demi et a rêvé de porter un bébé dans son ventre. Elle a été en rivalité ouverte avec sa mère. Elle est en train de refouler ce désir. C'est ce qu'il faut taire, c'est son secret. Elle dessine une autre petite fille cachée derrière un mur. On ne voit que sa tête au dessus du mur qui barre la feuille de papier. On voit que le renoncement à son fantasme oedipien a mis en place une forme de refoulement, qu'on pourrait appeler la pudeur. Si elle avait du poil... sur son sexe elle serait une dame comme maman, elle aurait peut être un bébé dans son ventre et son sexe devrait être caché. Elle peut être une petite fille heureuse et souriante comme la petite fille de son dessin, malgré son renoncement. Quelques jours plus tard, elle dessine sa maison. Dans la réalité son père vient de percer une fenêtre dans le grenier. Elle me dit que c'est la chambre du jeune homme qu'elle épousera plus tard. Sans doute ses parents l'ont-ils aidée à bâtir cette fiction. Elle s'est représentée seule, isolée dans un espace blanc alors que le dessin est très coloré, pour bien signifier sa prise de distance. "Avant elle était vilaine, dit-elle, maintenant elle est gentille". Elle exprime à sa façon l'apaisement qu'elle ressent.
César a trois ans et demi. Elle se conduit en conquistador. Il ne doute pas un instant d'être le chouchou de sa mère, préféré à ses frères et soeur. Il lui dit "un jour tu vas être ma femme. Je suis ton amour". Et si sa mère proteste, il est plus entreprenant encore et déclare avec assurance : "je veux me coucher dans ton lit. Papa me prête sa place". Son père en effet rentre tard le soir alors que sa mère est déjà couchée. Cet espace d'intimité des parents qui s'amenuise, César veut l'envahir encore et le jeu de la séduction se prolonge. Mais la nuit, César voit des monstres et appelle dans le noir. Il attend que son père rentre qu'il vienne mettre arrêt à ses ardeurs, établir une frontière plus tangible. C'est un enfant dont on dit qu'il n'a pas besoin de beaucoup de sommeil.
Joachim regarde un jeu vidéo que son grand cousin Sylvestre actionne sur son ordinateur. Joachim a aussi trois ans et demi. Un personnage féminin, à la silhouette suggestive, aux seins comme des obus, une beauté virtuelle, évolue sur l'écran. Elle attire la concupiscence et la fureur d'un petit chien qui lui saute à la gorge. Joachim, fasciné a amorcé un mouvement d'effroi, puis dans un temps second il déclare : "je l'aurai bien mangée moi aussi la dame" avec un rien de regret dans la voix pour la appâts de cette merveille technologique. Ce futur antérieur "je l'aurai bien mangée" dit comment cet enfant a déjà successivement renoncé au sein de sa mère, quand il avait été sevré, puis avait appris à prendre un peu de distance avec son corps. C'est dans un passé révolu qu'il aurait consommé les appâts de cette créature désirable. Contrairement à César, il a déjà consenti à mettre un bémol à ses ardeurs incestueuses. Il refrène le désir cannibale avec le mouvement d'effroi, mais la pulsion matée lui permet d'en exprimer quelque chose autrement, par la parole.