Il y a quelques années ces textes ont été publié sur le site EpsyWeb; Albert OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb. Ils n'étaient pas destinés à un enseignement de la psychanalyse mais plutôt à sa transmission pour un public large, pour un lecteur averti et intéressé. Il s'agissait à l'époque de réunir des textes rigoureux sur le plan théorique et clinique, compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini, tournés vers l'actualité (politique, culturelle, cinématographique, sociétale), proposant une lecture des faits de société d'un point de vue de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN, à partir du concept de ce site, nous avions élaboré un projet pour le développer : augmenter le nombre de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc… ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon a estimé qu'il était cohérent de mettre sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont été rédigés par les membres de l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était intéressant que le lecteur connaisse le contexte de leur publication. Certains auteurs répondront peut être à vos questions. Nous verrons bien, en tout cas bonne lecture.
Bob SALZMANN

L'INCESTE. FANTASME OU RÉALITÉ ?
Par Denise VINCENT

L'inceste est la transgression de l'interdit d'une relation sexuelle entre individus dont les degrés de parenté sont spécifiés dans chaque culture. La psychanalyse donne une place particulière à l'interdit fondamental du lien de jouissance à la mère. L'interdit de l'inceste est le principe fondateur du complexe d'oedipe. Sa prohibition empêche pour l'être humain deux tendances fondamentales : tuer le père et s'emparer de la mère. Si l'inceste dans les faits, comme passage à l'acte, occupe de nos jours le devant de la scène, c'est que l'interdit de l'inceste, au plan psychique, est bien difficile à saisir. Où est-ce que ça commence, où est-ce que ça finit ? Des interdits, de nos jours, personne n'en veut, aujourd'hui plus qu"autrefois et pourtant personne ne peut en faire l'économie. L'interdit est contre nature, c'est le collage qui est naturel: l'enfant collé à sa mère. C'est cependant l'interdit qui va faire qu'un paquet de viande devient un sujet. Cet indifférencié, c'est ce que m'a fait entendre un homme qui faisait des avances non déguisées à la fille de sa femme, âgée de treize ans. Cet homme dénoncé par sa femme, j'avais cru bon de le convoquer. Dès la salle d'attente et devant la mère et la fille, il avait déclaré: "de la vieille carne (en montrant sa femme) ce n'est pas fameux, du veau (montrant cette jeune fille) c'est meilleur". Ces propos cyniques il les avaient souvent tenus devant ses camarades de beuverie. La mère, femme extrêmement froide, m'avait expliqué que pour que sa fille soit acceptée dans un collège religieux, il était de bon ton pour les élèves d'avoir un père... Elle n'aimait pas les hommes et avait éjecté rapidement le géniteur de l'enfant et elle avait épousé celui-là "pour les convenances". Elle, pas plus que ce beau père incestueux, ne respectait la loi symbolique.
Je vais vous donner des exemples très différents, des observations cliniques où l'inceste joue un rôle déterminant. Il n'y a pas que l'inceste avec le père ou avec la mère, nous le verrons. Il y a aussi l'inceste entre frère et soeur et qui n'est pas sans conséquence.
L'inceste du garçon avec sa mère est celui qui est le plus rarement accompli. Par contre c'est celui qui imaginairement occupe la plus grande place dans notre vie inconsciente. Ce qu'on appelle une névrose obsessionnelle est l'effet de ce désir inconscient, jamais réalisé, mais qui obsède le névrosé dans son désir d'occuper la première place auprès de sa mère et pour cela de tout faire pour éliminer le père ou ses représentants dans la vie sociale: le maître, le chef ou les représentants quels qu'ils soient de l'autorité. Quant à l'hystérique, elle cherche de toutes les manières à se distinguer, à attirer l'attention de celui qui occupe la place paternelle, elle le provoque, elle le combat et même si elle échoue elle remonte toujours au combat en y investissant toutes ses énergies. Freud nous dit que le petit obsessionnel ou la petite obsessionnelle a trop joui de sa relation privilégiée à sa mère dans sa petite enfance. Et que l'hystérique, garçon ou fille n'a pas assez joui, qu'il a été frustré d'avoir été écarté de cette relation exclusive à sa mère. Faute de pouvoir surmonter cette frustration, l'hystérique attirera l'attention par des symptômes somatiques baladeurs tels que les maux de ventre, les migraines, les douleurs mal situées qui font le cortège de tout ce que nous demandons de soigner...Vous voyez la difficulté de maintenir le juste milieu dans cette relation essentielle à la mère.
Que se passe t-il quand dans le réel le père incestueux passe à l'acte ? Tous les pères incestueux sont-ils pervers ? Il est difficile de donner une réponse univoque. Une partie des pères incestueux se caractérise par une vie affective pauvre et frustre. C'est souvent dans un état addictif intense qu'ils passent à l'acte. Une grande partie d'entre eux passent à l'acte sous l'emprise de l'alcool. Je me souviens d'un facteur qui accompagnait sa tournée de nombreuses libations. Le soir, en rentrant il violait une de ses filles, après avoir mis sa femme et ses autres enfants à la porte. Il était lui-même fils d'alcoolique et avait connu de ce père toutes sortes de violence. La transgression de l'interdit de l'inceste se fait l'équivalent de la transgression de l'interdit du meurtre du père. Le désaveu se fait dans la transgression de la loi… Il n'est pas impossible que ce père violeur cherchait à régler ses comptes avec son propre père. En s'en prenant à ses filles, c'est peut être sa culpabilité d'enfant violé qu'il voulait atteindre. Le père transgresseur est un fils qui n'a connu que l'arbitraire paternel et non pas sa loi. Pour beaucoup c'est dans l'imaginaire que réside le fantasme de l'inceste. Chez l'obsessionnel ce n'est pas le fantasme de l'inceste qui est le plus rapidement repérable, c'est celui du meurtre. Le meurtre accompli est la hantise de l'obsessionnel. Il ne sait jamais si, sans s'en être aperçu, il n'aurait pas perpétré un meurtre, celui de son père. Dans une cure, un des premiers rêves apportés par le patient met en scène l'enterrement de son père. Il est avec des camarades et ne peut s'empêcher de rire et trouble la cérémonie. Dans la réalité ce patient n'a aucun camarade, ni ami et il mange seul au restaurant d'entreprise contrairement aux habitudes. On voit comment le refus de toute sociabilité le prémunit de rire avec des camarades, alors que le rire lui-même le dénoncerait aux yeux de tous comme l'assassin de son père....
L'autre face du fantasme apparaît dans un autre rêve" Il est dans un bordel, éclairage suggestif, voile, ombre. Une jeune fille très belle est appuyée le long d'un pilier. Il la désire, mais son attention est attirée par ce qu'il voit au sol, des pénis tranchés épars. Il est pris d'un profond malaise quand il reconnaît dans cette jeune fille, sa propre fille de douze ans. La crudité du fantasme montre l'imminence de l'acte incestueux chez un homme qui ne s'autorise les relations sexuelles qu'avec des prostituées. Malgré les précautions dont il s'entoure, le désir incestueux pour sa fille (qu'il a pu éprouvé autre fois pour sa mère) ne le met pas à l'abri d'un surmoi féroce qui fait surgir la menace impitoyable de castration. Tout cela pour vous aider à percevoir comment le désir incestueux et le fantasme du meurtre même refoulés ne perdent rien de leur virulence et sont toujours là actifs dans l'inconscient. La loi de la prohibition de l'inceste donne à notre inconscient son lieu, sa structure.
Qu'est-ce qui fait la différence entre un névrosé, comme le patient dont je viens de parler, et un pervers? Le pervers par son désaveu met en cause cette loi. Le drame du pervers est de n'avoir pu faire face à la menace impudique de la mère et de n'avoir pu se référer à un père support de la loi. La mère a été son complice à dénoncer la loi du père. Un tel déni met en cause la légitimité du droit conféré par la filiation.
La psychanalyse, elle, vise le processus de reproduction de cette filiation. Le principe de filiation qu'est-ce que c'est?
Le principe de la généalogie est que le fils succède au fils. On voit les dégâts qu'apporterait le clonage à ce principe incontournable de la généalogie. L'enjeu de l'interdit de l'inceste, c'est la capacité pour tout être humain d'entrer dans des liens de filiation. Quel va être pour le système symbolique l'effet de l'inceste réalisé? Le caractère pathogène des incestes effectivement réalisés tient à la confusion entre l'amour que l'enfant porte à son père et l'accueil passif d'une jouissance incompréhensible. Le pervers met sa préférence à tout ce qui satisfait son plaisir. L'enfant victime du pervers fera à jamais confusion entre la relation d'amour qu'il attend et la jouissance sauvage de l'adulte. Il se verra frustré à jamais de son plaisir sexuel et privé de cette référence au père dont il a attendu en vain la protection. Pour l'enfant victime d'abus sexuel, l'oedipe ne représente plus la valeur commune; il n'est plus marqué par l'interdit et il est happé par l'arbitraire d'un autre sans frein et sans limite. De nos jours, dans un climat de complicité et de délinquance généralisée la fonction du père est ravalée au rang de mesure thérapeutique. Les films pornographiques, nous le savons, annule les effets de la parole mais ne libère pas des effets du refoulement. Une émission récente de Jean-Luc Delarue, d'autre fois mieux inspiré, était intitulée "La pudeur". Il a fait comparaître à cette occasion des jeunes personnes... actrices de film pornographiques. Comme s'il était indispensable d'afficher l'impudeur pour faire la démonstration de ce qu'est la pudeur. Il a fallu qu'un psychanalyste fasse remarquer qu'une autre jeune fille qui refusait de s'exhiber sur une plage n'était peut-être pas celle qui avait besoin d'une psychothérapie... Un très joli numéro de la revue Autrement, le numéro 9, paru en 1994, avait traité ce même sujet avec plus de finesse et de mesure. Il était intitulé" la pudeur, la réserve et le trouble". Je vous en recommande la lecture.
Il y a autour d'affaires incestueuses réelles, une énorme irruption de fantasmes chez les travailleurs sociaux et, pourquoi pas, chez les psys et les fonctionnaires judiciaires. Freud a appelé traumatisme ce qu'on peut attribué à l'insuffisance de l'amour maternel, à la naissance d'un frère ou d'une soeur etc... et surtout au traumatisme sexuel. Freud l'a appris à son détriment, le traumatisme sexuel fait aussi partie des mythes, longuement cultivé au début du siècle. Freud s'étonnait lors de ses premières cures du nombre élevé de pères présentés par ses patientes comme de vils suborneurs. Il lui a fallu un certain temps pour comprendre qu'une partie d'entre elles, mêlait leurs fantasmes de séduction oedipienne du père à la fable du séducteur.
Nous devons toujours avoir présent à l'esprit qu'un interrogatoire maladroit, une attitude d'apitoiement inconsidéré peut favoriser "l'aveu" et une mise en accusation erronée. On sait combien de délit de "sale gueule" peut peser lourd dans une mise en accusation. Je sais aussi les très grands progrès accomplis dans la formation du personnel judiciaire qui l'a rendu plus prudent et plus compétent. Si nous remontons quelques années en arrière, l'interrogatoire de très jeunes enfants n'étaient pas rares. Je me souviens du récit d'une femme très touchante qui racontait qu'à quatre ans, interrogée par les gendarmes, elle avait été témoin à charges contre son père accusé de viols répétés de sa soeur aînée. Elle a éclaté en sanglot à l'évocation de cette scène. Comment pouvait-elle comprendre qu'elle avait participé à la mise sous les verrous d'un père, qu'à son âge, âge oedipien par excellence, elle aimait. C'est au parloir de la prison qu'elle s'était sentie écrasée de culpabilité. Elle avait pris le savoir en horreur au point que, malgré toute sa bonne volonté, elle était restée une élève médiocre et, plus tard, quand elle est devenue à son tour mère de famille, elle ne parvenait pas à faire sortir ses enfants d'une véritable phobie de tout savoir scolaire.
J'ai eu des entretiens avec une femme dont les deux enfants de six et huit ans, fille et garçons se retrouvaient la nuit dans le même lit et se livraient à des jeux sexuels. Elle se déclarait incapable de leur faire respecter les limites et élevait toutes sortes d'objections à la séparation de ses deux enfants alors que leur maison était assez grande pour les loger à deux étages différents. Elle m'a appris par la suite qu'elle même avait eu un frère aîné, arriéré mental, qui lui "imposait" des relations sexuelles qu'elle croyait ne pas devoir lui refuser "parce qu'il était si malheureux". Ce garçon à qui la famille n'avait apporté aucune limite avait été mis à l'hôpital psychiatrique du fait de ses violences et s'y était rapidement dégradé. Ce rapport pervers à ce frère aîné induisait le regard pervers qu'elle portait sur ses propres enfants et sa complaisance à retrouver une jouissance interdite. Les relations incestueuses entre frères et soeurs ne sont pas rares mais n'en ont pas moins des effets ravageant.
Une femme portugaise avait fui son village à la mort de son frère. Elle se sentait obscurément coupable de la mort de ce frère, alors qu'elle s'était occupée de lui avec le plus grand dévouement. Elle avait entretenu avec lui une relation très tendre depuis son enfance. Elle ne me dit jamais si cette relation se transforma en relation incestueuse autrement que dans son fantasme. Pour se punir en arrivant en France elle avait épousé un homme de son village particulièrement frustre et qu'elle n'aimait pas. Leur premier enfant était psychotique et c'est de lui dont je m'occupais. Le père rejeté s'enfonçait dans l'alcoolisme. Elle-même enfin gratifiée par la venue d'une jolie petite fille, continua de refuser le bonheur et se laissa mourir d'un cancer. Parmi les immigrés, nous rencontrons parfois des symptomatologies qui rappellent celles des malades de Freud au début du siècle. Une autre femme portugaise se disait être une sainte et elle prétendait que les habitants de son village demandaient à Rome son procès en béatification parce qu'elle avait réussi à résister aux violents assauts d'un oncle. L'état de sa petite culotte avait été la preuve de l'énergie qu'elle avait déployé à se défendre. Elle vivait en France avec un mari qu'elle méprisait et qu'elle soupçonnait d'éprouver des désirs coupables vis à vis de leur fille unique. Cette enfant de 13 ans se débilitait. Elle ne pouvait rien ignorer de cette légende tant de fois répétée. Se débiliter était sa façon de tenter d'échapper aux fantasmes hystériques maternels. J'ai reçu une jeune et jolie adolescente à la demande de sa mère. Elle soupçonnait le père de l'enfant qui prenait chez lui sa fille un dimanche sur deux à la suite du jugement en divorce des deux parents. Elle l'accusait d'entretenir des relations perverses avec sa fille qui le niait et qui réclamait de voir son père. La mère tirait sa certitude de ce qui n'était probablement chez elle que fantasme, du fait que son mari avait été lui-même l'objet sexuel d'un père pervers. Qu'attendait-elle d'une thérapeute qui aurait le rôle de vigile et qui aurait eu à dénoncer le père qui allait inéluctablement être coupable. L'enfant elle se taisait et dessinait imperturbablement des paysages poétiques et déserts. Quelle identification était-elle possible pour elle?